Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 12:35

 

 

 

 

 

 

Dar um jeito

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas.

 La vérité de ce monde, c’est la mort. Il faut choisir, mentir ou mourir.

Moi, je n’ai jamais pu me tuer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Ferdinand CELINE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PROLOGUE : CE QUI EST IMPORTANT

 

 

 

Au temps où Nana-Rose Monde s’appelait encore Zénobie, elle n’avait pas à porter ce lourd fardeau qu’est la liberté. Zénobie ne comptait pas, « didn’t matter », le concept même de matterisation était integré dans les forces constitutives de cet univers parallèle, tout faisait sens naturellement, tout obéissait à un ordonnancement logique et propre, dont le principe est à chercher au sein même de cet univers et non pas dans la volonté d’un créateur quelconque..non….la matterisation était alors intrinsèque et diffuse, immanente à la « sistence » (par opposition à l ex-istence dans le monde réel).

 

A cette époque vivait Zénobie, en compagnie de sa paramécie Baruch. (Nous n’irons pas plus en avant dans la description de l’univers dans lequel « sistait » Zénobie puisqu’à ce jour nous ne possédons que très peu de sources s’y rapportant. A défaut, on s’en contentera). La sistence de Zénobie qui vivotait alors en compagnie, nous l’avons dit, de sa paramécie, ne passait par aucune remise en question ; le « Comité Sistentialiste Contre la Remise en Question » se faisait fort de défendre la primauté de la « non réflexion », de la « non matterisation », puisque cette matterisation était le propre, que dis-je, l’avatar, est-il besoin de le répéter, de cet univers sistentialiste. Hélas, la quiétude sistencielle générée par cette nécessaire absence de remise en question et qui donc détournait notre chère Zénobie des écueils de l’angoisse devait avoir un terme, puisqu’il était prévu pour chaque entité de cet univers sistentiel d’éprouver la lente agonie du sujet pensant qui doute, et d’être parachuté dans un utérus pour goûter aux misères de l’existence humaine. Le C.S.C.R.Q eut beau réclamer l’abolition de ce système, il n’en fut rien puisque remettre en question la téléologie de la matterisation de l’univers était, par définition, un crime de négation de la matterisation…c’est ainsi que monsieur Jacques-Patrick Sistentialiste (déjà soupçonné de négation de la matterisation en raison de l’analogie de son patronyme avec le C.S.C.R.Q, trop troublante pour être une coïncidence) fut autodétruit pffftttt !!!!!! par la matrice matterisationnelle , et réduit en une flaque de vomi….

 

Notre récit débute le jour où Baruch glissa accidentellement sur cette flaque de vomi noir, feu monsieur Jacques-Patrick Sistentialiste. La créature unicellulaire se brisa les os qu’elle n’avait pas et mourut. La tristesse de Zénobie fut telle que toute tentative pour la décrire serait une véritable injure à la peine profonde et sincère que ressentit la jeune amatterisienne. Mue par une douleur inénarrable, elle se rendit au C.S.C.R.Q pour crier sa misère mais ses administrateurs lui expliquèrent que de toutes les manières cet évènement tragique, quoique somme toute insignifiant, était inclus dans le processus matterisationnel.

 

C’est ici que sa destinée changea, tout du moins que son terme sistentaliste s’en raccourcit, puisqu’ elle réclama sa dégénérescence terrestre. Zénobie, devenue Nana-Rose Monde, fit le choix de la liberté.

 

Encore on entend abjurer, les administrateurs du C.S.C.R.Q : « Anathème »


 

Prélude…à l’après-midi d’un faune.

 

Le crépuscule, son aurore, depuis qu’elle s’était mise à sortir tous les soirs ; une vie de faste et de luxure qui seyait tout à fait à sa condition, une jeune princesse de province. Ayant depuis peu fait sienne la maxime de la défunte icône Cobain « Mieux vaut brûler vite que de se consumer lentement », Nana-Rose Monde, 15 ans, se donnait, sans réserve, et à tout point de vue. Je ne saurais vous situer exactement la province dans laquelle elle vivait, au mieux puis-je vous indiquer qu’elle se dresse juste à côté de « Péatouchnok-les-bains », capitale du désert français. Il est inutile de préciser au lecteur aguerri la misère humaine qui étreint la province dans laquelle vit Nana-Rose ; aussi pour l’ingénu nous contenterons-nous d’une expression triviale, quoique sympathique, pour lui figurer la condition démographique de la province en question : « le trou du cul du monde ».

 

L’isolement de Pétaouchnok-les-bains n’est pas total. Comme toutes les autres provinces de la contrée, elle est rattachée à  LA Boîte. La Boîte grande et grosse, plantée tel un drapeau noir au beau milieu de la terre. La Boîte, qui étend ses bras tentaculaires à travers le monde. La Boîte omnisciente et toute puissante, La Boîte douée d’ubiquité, celle qui voit tout. Elle concentre la totalité des flux, mouvements, évènements qui animent la perpétuation de l’espèce humaine. La Boîte est le centre politique, social, économique, culturel, humain de la contrée. Elle est le pôle, le cœur, toute activité s’effectue en son sein, toute, du brossage de dents matinal aux Conciles du Vatican, de l’entretien des pelouses municipales à la confection des tartes de Madame Machin, de la conception de Bobby Junior troisième du nom aux obsèques de Mort Shuman, de la récolte du coton au tissage des pull-overs, tout se passe dans la « Boîte ». Phénomène des plus angoissants s’il en est.  De sorte qu’il n’est pas nécessaire d’avoir recours à des moyens de force pour contraindre le condamné à la bonne conduite, le fou au calme, l’ouvrier au travail… (…) Celui qui est soumis à un champ de visibilité, et qui le sait, reprend à son compte les contraintes du pouvoir ; il devient le principe de son propre assujettissement. » (Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975)

  

C’est donc tout naturellement que la province fleurissait d’une jeunesse dépravée, saoulée aux fûts rimbaldiens, en quête d’ailleurs, de possibles, d’un autre que toujours et encore cette fucking « Boîte ». Nana-Rose Monde, à l’instar de ses parents, camarades de classe, collègues de bureau, amis, amants, frères et cousins, s’en était abreuvée toute sa vie durant...Elle la transpirait la fucking boîte, elle l’avait dans la peau, c’était sa matrice, son utérus, c’était son tout et toutes les drogues du monde  n’y pouvaient rien…Et Nana-Rose le savait ; malgré tout s’insinuait en elle ce sentiment pénible et lourd, ce manteau de frustration,cette aspiration comme un grand tout, incapable de s’exaucer, une volonté de puissance incapable de s’accomplir, jamais…Tu dis « je veux » mais tu ne peux pas, tu t’entends dire « c est comme ça.. »  

C’est donc pourquoi, tous les soirs, rendez-vous étaient pris pour…voir, se voir, boire… « se mettre la tête » me souffle Nana-Rose…

Où ?

 

En « Boîte ».

 

Les paradis artificiels…

Encore eux…

Toujours eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maledição

 

 

 

 

 

Eparrei !

Eparrei !

 

 

Orgueil, orgueil

Colère

 

 

Eparrei

Eparrei

 

 

 

Eparrei

 

 

                                                                                                                     

 

 

 

 

 

 

Heinzel Pennicott.

 

 

 

Requiem :

 

Oh mon D… il neige !!Je ne l’aurais même pas remarqué si cette bonne femme en face de moi n’avait pas claqué la fenêtre du train en ronflant un « il fait froid »

 

 

 

Nana-Rose n’était désormais plus une jeune fille, c’était une jeune femme, en âge de devenir quelqu’un. Enfin. Elle s’essayait aux joies du travail capitaliste dans une petite entreprise après avoir obtenu un grand diplôme dans une petite école de province. Outre s’éduquer aux fondamentaux de l’aliénation et du grand capital, il s’agissait pour elle d’amasser assez d’argent pour jouir d’une dot alléchante le jour des noces. Elle était promise à un individu mâle labellisé BSTR[1], un vieux flasque à la situation enviée auquel Madame Monde avait offert sa fille unique. Sa nana rose, parfaitement normale Nana Rose, intelligente, mais pas trop, cultivée, mais pas trop, savant mélange de grivoiserie et de pruderie ; coquette mais pas superficielle, avec du caractère mais très pondérée, sait s’effacer… une jeune fille très polie qui dit toujours merci quand on l’encule.

 

 Et dans le questionnaire annuel des « Boiteux », Nana pouvait systématiquement cocher la case des « filles bien comme il faut ».

 

 Au sein de la grande comédie humaine, Nana Rose ne se débrouillait pas trop mal. Elle gardait de sa jeunesse une sauvagerie mièvre qui relevait le ton de son caractère enjoué. Elle était drôle parfois. Ainsi malgré les Spleen parvenait-elle, en société, à sauver les apparences. Qui sont les seules qui comptent. Elle utilisait ce gros moteur de rancœur, de colère et de tristesse pour brusquer la galerie. Avec parfois quelques ratés, il faut le reconnaître.

 

 

 

Elle avait également des secrets, des petits, des moyens, des gros.

Et trop de regrets…aujourd’hui surtout, elle regardait défiler l’horizon , et ce n’est que lorsque qu’une bonne femme en face d’elle a claqué la fenêtre du train qu’elle s’est aperçue qu’il neigeait…

 

 

Une chambre immense, molletonnée d’or et de violet…au fond un grand lit à baldaquins, d’où nous parvient, fluette, la voix de la nana...

 

« Trois paires de Rayban,

    Une carte de crédit 

 

« Trois paires de Rayban… »

 

« Les gens ne comprendraient pas un « laissez moi je viens de rompre avec mon amant » pour justifier un barricadement intempestif sous leur toit » se lamente la demoiselle éplorée, perchée au sommet de sa montagne de coussins. « BBoouuu » beugle-t-elle, en serrant dans ses mains les trois paires de Rayban et la carte de crédit…c’est là tout ce qui lui reste de son amant.

 

 Nana-Rose ne se refuse aucun état d’âme, elle se les autorise tous, « Rien ne mérite qu’on lui sacrifie son intégrité sentimentale » se gargarise-t-elle, rien ni personne. Pas même elle. Alors elle ressasse, refait inlassablement le même puzzle, arrive aux mêmes conclusions, des heures durant, le pouce dans la bouche, extatique. Elle ose penser l’impensable, se le repasser en boucle dans sa petite tête rose, envisager une chose et son contraire dans la même phrase, patauger dans les souvenirs, se plonger dans une mélancolie désespérante, une nostalgie tellement adipeuse… « Je souffre donc je suis ».

Soudain elle convulse, éclate en sanglots, s’étrangle, appelle au secours…Ravale ses larmes, reprend sa respiration…et paisiblement, remet son pouce dans sa bouche.

 

La « Boîte » donnait une fête ce soir là, un vernis sage…à cette fête, il y en avait un… qui s’est avéré être quelque chose de très tendre. Alors oui, la petite voix dans sa tête avait beau hurler au scandale, Nana avait un amant, et elle aimait ça, elle arrivait même à faire taire sa petite voix parfois. (NB : la boîte greffe des puces électroniques dans les cerveaux des nouveaux-nés génétiquement rebelles, un « sur moi » à la Sigmund mais en forme de coccinelle, cousu dans le lobe temporal pour authentifier, contrôler, et annihiler les pensées « pas boîtes »). Ce mec se disait baron aux fruits rouges, ténor des eighties... «  Il me faisait du bien » frémit Nana Rose en regardant la neige…

 

Je vous rassure tout de suite ce jeune homme n’est pas mort et là n’est pas la cause de la peine de la damoiselle Rose… « Non c’est encore pire » me dicte-t-elle.

 

Elle prend le micro.

 

« Non c’est encore pire que si il était mort…parce que si il l’était, le possible ne serait pas probable et je souffrirais moins, là c’est simplement une destinée tragique que nous épousons, c’est un voile lourd et suffoquant qui s’abat… « Essaye de ne pas en faire trop » me fait l’autre, Pff !!

 

« On aurait pu », termes cruels quand on vient de mettre un terme cruel à un embryon d’histoire. »

 

 

Je prends la relève tandis que Nana-Rose agonise. Vous l’aurez compris, il fallut mettre fin à cette charmante aventure car la demoiselle ne souffrait plus les restrictions sentimentales imposées par le régime libertin, nécessaires pour déjouer les décharges électriques de la coccinelle cervicale. Ne pas aimer, ne pas se rêver, ne pas s’investir sinon la coccinelle le sait ; et comme elle sait aussi que la demoiselle est déjà fiancée elle châtie la nana prise en flagrant délit. C’est pour éviter cet incident au demeurant fâcheux que Rose dût recourir à maints subterfuges afin de berner l’insecte cybernétique. Humainement, c’était plus délicat. Les caresses, les baisers, les rires, les douceurs ont entamé la bonne volonté de Nana-Rose dont le cœur ne pouvait plus se refuser aux assauts toujours plus  cryptomnésiquement vaillants du Baron crème de marron. Une missive dépêchée à son amant lors de la dernière représentation de « Mrs Butterfly » de Puccini à l’Opéra de Paris conclut le dernier acte d’une série de tendres moments. Cette histoire aurait un prix, et cela, elle le savait aussi.

 

Et la voilà au soir de cette rupture, les yeux bouffis, la bouche ouverte, la peau rêche…une pile de mouchoirs sales à sa gauche, un verre d’absinthe à sa droite…et posés face à elle

« Trois paires de Rayban

    Une carte de crédit

 

Trois paires de Rayban… »

 

 

 

 

 

Et puis soudain…

 

« Non »… « Je ne le veux pas… »..  …Bref Nana-Rose fut prise d’un sanglant élan de « Rien ni personne ne mérite qu’on lui sacrifie son intégrité sentimentale », puissant vertige de l’ego, « tourbillon de vanité si flatteuse ».

 

Elle cessa immédiatement de pleurer, se leva et se dirigea vers une cage dorée ; prit le pigeon blanc, rédigea un billet qu’elle confia à Anatole afin qu’il le portât jusqu’à son regretté amant. « Je ne veux pas »...Au bout de quatre heures interminables le pigeon revint… « Mademoiselle, croyez bien que je souffre de ne pouvoir satisfaire à vos exigences princières, ma volonté est ferme, je fuis la prise de tête et me préserve d’éventuelles peines de cœur, nous ne nous reverrons plus. »

Elle lâcha un « Oh » ensanglanté.

« Pas même un dernier lever de lune ?»

« Pas même un…merci dorénavant de bien vouloir contacter mon secrétaire au 0668.. »

 

 

 

De rage, elle en étrangla Anatole.

 

 

 

Une larme sourde et douloureuse rampa le long de sa joue.

 

 

 

La nuit était encore jeune.

Sortir.

« Préparez mes affaires Vladimir, je sors ».

 

 

Antoine Clamaran, gourou de son état, donnait une grande sotterie ce soir-là.

Nana-Rose entra sur la piste, déjà grisée par l’absinthe…elle toisa la salle, elle cherchait un homme, un nouvel amant pour panser ses plaies orgueilleuses…La discothèque était noire de monde, les sottises de Clamaran étaient très prisées. Beaucoup de garçons, quelques hommes, peu de possibilités. Au bout de trois heures, Nana, en sueur, ivre et « so fucked up » s’arrêta tout net de danser, les bras écartés, la tête en l’air les yeux dans le vide… « Mon D… m’a abandonnée… » « Je n’ai envie de rien, je ne veux plus danser, je veux aller le rejoindre, maintenant, maintenant… » ; son cœur se serrait chaque fois plus qu’elle le disait, un « maintenant » menteur qui ricanait « plus jamais ».

Une plaie béante dans le cœur, un cri brûlant qui oppressait sa poitrine…Elle cria dans la foule…La boîte répondit « Boumboumboumboum boum boumboumboumboumboum boum boum ».

« Misère » lâcha-t-elle, furieuse ; elle prit son vison et quitta la soirée.

Une jolie voix de ténor, des yeux, un sourire…

Un battement de cœur qui tapait « boumboum boumboumboum » dans sa poitrine.

 

C’est tout ce qui lui reste de son amant. Plus trois paires de Rayban, une carte de crédit.

Elle a mal. Elle a tellement mal qu’elle en est malade.

Nana-Rose crève d’orgueil d’amour.

Suprême volonté, encore contrariée…

« Il est parti et tous les « on aurait pu » avec lui, tout  est fini…pour jamais « jamais, songez vous en vous-même, combien ce mot  est affreux quand on aime… » »

 

                                   « Je saigne » geint-elle…

 

 

« Oh le Cruel » maudit-elle, « il ne sait pas ce qu’il perd, il ne s’en rend pas compte », et de déclamer…:

 « Orgueil »

                                                           « Colère »

                                               « Orgueil »

 

 

 

Le soir même il lui fallut mettre un terme à ses relations avec le fiancé labellisé BSTR[2], désormais trop consciente que quelque chose, tout au fond d’elle, n’allait pas.

Elle se dessécha telle une figue tout le reste de la nuit, tandis qu’aux informations on annonçait la mystérieuse disparition du Baron de la Framboise Dingue, vraisemblablement avalé par le gros porc que l’on avait trouvé vautré sur son sofa.

 

 

Au matin, Nana-Rose se pendit dans son lit à baldaquins.

 

 

 

Même joueur

Joue

Encore…

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Bien Sous Tout Rapport ©

[2] Bien Sous Tout Rapport ©

Par Marina Melody
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