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WHO WANTS TO LIVE FOREVER
Fin d’été. Nana Rose gare la DS dans l’allée et rentre paisiblement chez elle. « Je suis rentrée » claironne-t-elle en frottant consciencieusement ses pieds sur le paillasson.
Dans le salon la télé marche toute seule, meuble le silence de la pièce…Chips est affalé dans son fauteuil, testicules en éveil. Les cadavres de jeunes bières jonchent la moquette.
Chips se réveille, lâche un bâillement de lionceau qu’il assortit d’un rot fort déplaisant.
Il porte un vieux T-shirt « Mickey » tout plein de gras.
Un nombril insolent affublé de trois poils frisés demande si on lui a acheté de la bière.
« Bien sûr mon chéri ».
Depuis que Chips a perdu son emploi, il reste à la maison et veille à la tenue du foyer conjugal. Mais Chips ayant lourdement souffert de ce licenciement, il réclame un peu de temps pour « se retourner ». Aussi il tourne et retourne dans le canapé du salon, scotché à la télé, à l’affût du moindre porno. « Je t’ai déjà dit de ne pas mettre cette chaîne quand nous sommes à table » geigne Nana-Rose.
Chips rote.
Nana-Rose s’enfuit parfois, elle court se réfugier dans le motel près de la route 66, y loue une chambre et s’y enterre des heures.
Alors elle flirte avec une fiole en argent remplie de vieux whisky, alors elle se rappelle qu’avant de connaître Chips elle voulait rétablir la démocratie à Pétaouchnok et apprendre le tricot. Et la fiole d’argent rit parce que Nana Rose n’a jusqu’à présent fait aucune de ces choses.
Alors Nana-Rose rentre à la maison.
Toujours.
Le temps a raison des contraceptifs les plus puissants, et Nana-Rose a une fille.
Chips n’éprouvant que peu d’intérêt pour la gente infantile, la petite fille se reporte toute sur sa mère, celle-ci trop heureuse de trouver du même coup un palliatif efficace à ses carences affectives. La petite fille de Nana-Rose est une enfant boulotte et chocolatée, fort aimable bien que très angoissée, constamment fourrée dans les jupons de sa mÖman.
Un jour Nana-Rose a trente ans. Ce soir-là, Chips ronfle allègrement sur le sofa et le poste de télé joue « l’année des méduses ». La petite chocolat dort profondément, serrant contre elle une poupée à l’effigie de sa sainte mère. Nana-Rose devise discrètement, retirée dans la cuisine, en compagnie de sa douce fiole.
Puis, face au miroir, elle lève des yeux froids.
Son regard s’arrête péniblement.
Sur la quantité de kilos joules perdus en feuilles d’impôt, de fiches de remboursement, d’arrêts maladie et de carnets de correspondance
Sur la quantité de graisse qui désormais s’agglutine sur son cul devenu une gélatine géante.
Sur la raideur des cernes qui creusent son visage.
Soudain lui apparaît le fantôme de ses vingt ans. Une jeune fille sauvage qui l’interpelle avec insolence, qui lui demande ce qu’il est advenu de ce feu qui désormais n’est plus.
Alors Nana-Rose s’enfuit.
Elle rencontre un producteur qui s’en amourache, et devient une star du funk.
Son nom est scandé à travers le monde, ses apparitions font hurler les midinettes et cracher les midinets, élevée grande icône de la musique et de l’opium.
Nana Rose est soudainement arrachée à sa torpeur.
It’s 10 p.m et Chips veut tirer un coup.
Fin d’après-midi. Une puanteur verte plaquée sur les carreaux d’une salle de bains. Une baignoire sale, une eau stagnante.
Des mouches s’entêtent autour de la tête noire de Nana-Rose Monde qui gît-là les yeux blancs, la peau rongée par l’eau froide.
Le room service se désole ; à dix minutes près il avait fini son service.
Même joueur
Joue
Encore
JOKE=NO BIG DEAL
Arrête mais arrête !!
Laisse moi partir je te dis
Et elle détale comme si elle avait la mort aux trousses, déjà trop pressée pour appeler au secours, de toute façon cela ne servirait à rien, à rien…il y a cette grande et grosse chauve qui avance à la manière d’un rouleau de kosaks, cette grande bouche sans dent qui la suit et semble vouloir lui parler.
Laisse moi tranquille je te dis, va-t-en
La femme est pourtant toujours là, avance toujours aussi lentement, bien qu’invraisemblablement sur les talons de la jeune fille qui court. Sa bouche se tord maintenant en une vilaine expression ; ou plutôt un « oh » profond…mais que veut-elle cette femme s’interrogent les porteurs de petit four alentours
Subitement la tension devient telle que l’on flirte ouvertement avec la grande crise de panique
Un serveur balance son plateau de petits fours et arrache violemment sa veste.
Personne ne comprend exactement pourquoi mais le stress est palpable.
Dans l’assistance on s’évanouit de peur. Alors la jeune fille se met à hurler à la mort comme un vieux loup et s’abandonne aux pieds de la femme, toujours derrière elle. Hagarde, elle destine toujours sa bouche vide et ovale à la jeune fille désormais prostrée. Lentement elle se penche vers l’enfant tétanisée, elle déroule une grande main d’un long bras déplié, étend ses doigts maigres et jaunes, et attrape le canapé de salsifis.
Elle a toujours adoré les salsifis.
Quand elle était jeune déjà elle aimait beaucoup ça, et ce goût prononcé pour les salsifis et tant d autres légumes plus ou moins saugrenus lui valut bien des boutades
A quoi aurait elle préféré une énorme tranche de viande saignante ??
A une cuisante poêlée de salsifis
Les boutades se firent plus âpres le temps passant. Lorsque force d’habitude corrompit les lois de l’évolution. Lorsque bientôt l’on ne put plus mâcher un bout de pain ou croquer un blanc de poulet sans y perdre une quenotte. Les choses sont ainsi faites et rares sont les dîners au cours desquels vous sont exclusivement servis batavia de choux de Bruxelles sur canapé de brocolis ; aussi sème-t-on ses dents au « tout va » de la nuit. Et aujourd’hui gît-on sans dent à l’affût du moindre salsifis.
Ses cheveux elle les avait perdu il y a longtemps. En place publique, on avait brûlé toute la cime de son crâne. « Bien fait pour ta sale petite gueule de femme adultérine » lui avait craché le prêtre…non, ça c’était elle qui l’avait dit avant que le tisonnier n’enflamme son cuir chevelu, ça lui avait permis de se sentir méritoire et d’endurer un « juste » châtiment avec plus de classe ; mais en vérité, on l’accusait de sorcellerie. Paraîtrait-il qu un gentilhomme de la province s’est transformé en porc. Paraîtrait-il qu elle n y est pas pour rien.
Et aujourd’hui elle erre et atterre.
Elle a une dégaine incontournable qui fait peur dans les soirées. Elle a perdu ses pouvoirs avec ses cheveux.
Elle a perdu celui de se faire lever les hommes en devenant chauve. Elle a aussi perdu celui de les faire tomber en devenant chauve.
L’absence de dents, elle, n’a jamais été trop gênante.
Sa calvitie c’est la vérole d’une Merteuil.
« Anathème.. » soufflent-ils, serpents qui sifflent au dessus de nos têtes, sistentialistes frustrés qui aiment nous susurrer que l’on a tort…
Laissez moi, je ne veux plus
Laissez moi allez vous en
Nana-Rose Monde allume la télé ; il est 3h47 et il fait une chaleur étouffante, sommeil introuvable et nuit invivable.
La petite boîte se met en marche, le lieu où les choses se passent, et partout des petites fenêtres dans lesquelles des petites marionnettes, des étiquettes, des couleurs vives à grands renforts d’annonces publicitaires, des prêches diaboliques qui mêlent semi-vérités et lugubres mensonges
« Vous êtes en train de rêver, rien de tout cela n est vrai »
La petite fille se débat dans son peignoir
Elle voudrait bien éteindre mais elle a peu regardé la télé aujourd’hui et son organisme est en manque, aussi sa main ne lui obéit-elle pas lorsque Nana-Rose tente d’accéder à la télécommande.
« Anathème » sourit le petit garçon dans la publicité
« Anathème » se désole la star de série Z sur le cadavre de son amant
« Anathème » promet le président
« Anathème » jouit le monsieur tout nu dans le film
Zénobie s’est enfin endormie. Et Nana-Rose peut éteindre le poste de télévision. Elle quitte le sofa et passe en revue devant le miroir. Son crâne rose reflète une lumière étrange. Sa bouche vide la rend ectoplasmique. Elle lâche un profond soupir qui appelle le whisky. Elle met un disque et récupère la bouteille sous son lit. La bouteille du cowboy, celle que l’on garde toujours au cas où. Il a tout de même souvent fallu réapprovisionner la réserve « au cas où » ces derniers temps. « Oui mais c’est parce que cette année a été difficile » tente-t-elle d’articuler.
Nana-Rose se love dans le chesterfield et entreprend de communiquer avec sa bouteille chérie. Une blonde vient célébrer leur union tandis que Louis Armstrong houingre en fond.
Le parquet vient soudain grincer froidement. Comme si quelqu’un avait marché. Un pas, puis un autre se font entendre distinctement. Nana se crispe et s’enroule autour de sa bouteille vide. Les pas se rapprochent rapidement et la maison grince toujours plus. Soudain la porte vole en éclats et une ombre noire se jette sur elle. Tout va très vite. Il frappe dans la poitrine, une fois, une autre ; Nana se retourne en hurlant, essaye de s’échapper vers la fenêtre, peut-être appeler au secours, mais l’ombre tape dans le dos, sa lame est froide et coupe le souffle de Nana qui s’arrête net, hoquetant. Toute sa vie durant c’est ainsi qu’elle se l’était imaginée. Une mauvaise chance cruelle qui viendrait frapper un soir, sans prévenir. Nana-Rose Monde ne pensait mourir que comme ça, tragiquement mais sans raison. Elle sourit en pensant qu’elle l’avait toujours su. Elle sourit allongée sur le parquet, toisant le plafond, une bouche rouge sans dents qui grimace de contentement. Mais sur elle pas de sang. Ici pas d’ombre noire. Juste un lambeau d’être humain, imbibé d’alcool. Un cerveau noyé et des yeux qui ne voient plus. Lentement elle s’endort, bercée par les vapeurs de whisky. Toujours elle sourit. Avoir vomi ne l’a pas réveillée. Au bout de quelques minutes on ne l’entend plus ronfler.
Plusieurs jours passent.
La gerbe s’est figée sur la face de Nana-Rose dont le sourire agonisant a laissé place à un affreux rictus. Parfois sa tête se renverse sous les coups des chats qui se disputent les beaux morceaux.
C’est un « Happy End ».
Nana-Rose Monde est morte heureuse.
EPILOGUE
Quelques semaines après le décès de Nana-Rose Monde l’on trouva dans ses affaires son journal intime. Il nous a semblé opportun d’en reproduire ici deux extraits, avec la vénale autorisation de la mère de la défunte, Mme Consuela Monde. L’essentiel de la prose de feu Nana-Rose Monde consiste en une vaste logorrhée papillonnante dont nous vous épargnerons le détail. Nonobstant deux passages ont retenu notre attention : le premier parce qu’il étaye un épisode de sa vie dont il est fait mention ici ; le second parce qu’il exhale comme un parfum d’oraison funèbre, synthétisant le propos naïf de la pétaouchnokienne trépassée, et résonnant dans nos têtes comme un testament, murmuré par une Nana-Rose Monde face à son propre tombeau.
1er extrait :
« Porc ! Porc ! Repousser mes assauts, me tourner le dos quand je lui fais l’honneur de m’intéresser à son petit sort, porc ! Porc ! Mais pour qui se prend-il celui là, il m’apprivoise, il me donne le goût de sa peau, il étend son emprise charnelle sur moi et paf ! m’abandonne prétextant que mOssieur préfère fuir les relations compliquées…Il n’a pas osé sacrifier la bienséance à la volupté de mes baisers !!! Quelle insulte !! Parce que moi, à son petit avis de bourgeois étriqué, moi, et mon cul, ne valons la peine de braver les interdits et de se donner un peu de peine !!! Porc ! Porc !! Petit être qui a peur d’être libre !!! Déjà que mOssieur était en petite forme ces derniers temps, déjà que je ne jouissais que peu dernièrement, déjà que j’étais assez bonne pour m’en foutre et continuer à lustrer le ridicule petit dard de mOssieur, et qu’ensuite quand je le répudie je m’affole aussitôt et, prompte à jouer la comédie de l’amour, lui jure érotisme et sensualité ad vitam eternam, alors lui me snobe, me moque, et m’insulte !! Ah mais quelle fière allure porciiiiiine !!!
Un porc oui, c’est exactement cela, un porc ! Un vilain gros porc !!!….eparrei… »
2nd extrait :
« Trop bu trop bu !! Je bois tellement trop !!! Le problème est que ça se voit en fait, Mère a toujours beaucoup bu mais elle sait le faire avec classe et distinction, en tout cas tant qu’elle est en société. Je parle trop, tellement trop !!!
[…]
Oublier. C’est la clé. Boire, se droguer, et oublier qu’on est si petits, qu’on sert tellement à rien, pas même à nous-même. Oublier que tout le monde ment, tout le temps, que tout ment tout le temps, que même le temps ment !!Maman !!!J’aurais du être pianiste, la torpeur de la mélodie, l’ivresse de la musique, ça m’aurait peut-être sauvée des opiacées…Et sinon comment cracher son fiel à la face de l’humanité ?? On ne peut pas le faire franchement, parce que rien n’est vrai, parce que les gens ne comprendraient pas…alors écrire, peindre, chanter et s’envoler, se choisir un autre destin, se purger de toute cette bile existentielle !!! C’est un mensonge…ce ne serait que mentir…oh oui mais quel délicieux mensonge, voluptueux (NB : On note ici que Nana-Rose Monde semble particulièrement affectionner ce terme) mensonge, me permettrait de vivre sans avoir la constante impression de mourir…Et moi qui ne suis pas artiste, comment vais-je faire, quel mensonge, quel illusoire anti-destin me suis-je trouvée ? Le whisky, l’opium et le sexe. Pourquoi Maman, pourquoi… ??!! Dans mon malheur j’ai de la chance, je suis née riche et j’ai de quoi m’offrir ces palliatifs à ma douleur. Et les autres ?? Souhaitons-leur des trésors d’imagination !!!!
[…]
Aimez toujours conserver au bas de votre lit une fiole remplie de whisky, au cas où un anthropophage, un plagiat de mari, un usurier, un Prévan, un administrateur, une mère ou un psychopathe outillé arriverait, au cas où il serait extrêmement urgent et nécessaire de se trouver quelques paradis, même artificiels. »
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